mercredi 25 août 2010

Surprise


Euh, je pense que je me suis mal exprimé sur mon précédent post...
J'aime, j'adore, j'idolâtre le chocolat (mon tour de taille aussi), et toutes ces petites attentions. Mais au-delà de la simple gourmandise, je suis toujours extrêmement touché lorsqu'un patient m'offre quelque chose de "plus" que la rémunération socialement validée et remboursée par l'assurance maladie. Une bouteille, quelques tomates, des gâteaux, du chocolat, un dessin, un livre... J'en suis même surpris à chaque fois (dans la série "j'ai pas confiance en moi et je n'y crois pas que j'ai pu apporter quelque chose de suffisamment inattendu dans une relation médecin/patient pour mériter ce petit truc en plus"...). Je trouve même que cette relation s'en trouve renforcée par une donnée gourmande, émotive, curieuse.. humaine en somme.
J'ai même imaginé dans mes utopies médicales une consultation de "médecine patagone" (les lecteurs de Jean Raspail apprécieront j'espère le clin d'œil), ou de "bibliothérapie". Basée sur le rêve, l'utopie ou l'imagination, soigner les souffrances à grand coups de mots ou petites touches de vers. Se baser non pas sur le Vidal, mais sur la Pléiade. Rechercher les nouveaux traitements dans le magazine Lire plutôt que chez Prescrire. Ou bien une consultation de médecine gourmande, où le salaire serait versé en gâteaux au miel et le traitement pioché dans le guide Michelin.
Bref, imaginer qu'une relation de soin ne se passe pas uniquement par l'échange ordonnance/carte vitale/chèque...

Mais je m'éloigne du sujet, il faudra que je développe le concept de médecine patagone un peu plus tard...

Je vais raconter la précédente histoire différemment.

J'ai reçu le mois dernier un charmant monsieur à la retraite, un peu maniéré, assez expansif, très volubile et très attachant. Célibataire endurci, la consultation a beaucoup tourné sur ses précédents médecins qui ne l'écoutaient pas comme il fallait, sur les malentendus, bref, on lui avait dit du bien de moi dans le bus (sic) et il s'était dit pourquoi pas... Ok, pourquoi pas. L'après-midi même, je reçois une bouteille de champagne de marque avec un mot dithyrambique sur mon écoute unique et cette petite attention pour sceller notre nouvelle et profonde amitié. Soit.
Une semaine après, je reçois pour la première fois un jeune homme, avec un courrier du monsieur, m'expliquant que son "protégé" est en vacances chez lui et qu'il a besoin d'une avance d'ordonnance pour du subutex car il en a consommé un peu plus que d'habitude. La semaine suivante, une demande pour certifier que je l'ai vu, le jeune homme, en consultation, depuis plusieurs mois, afin d'attester pour la préfecture qu'il résidait bien en France depuis longtemps, chose que bien sûr, aussi sensibilisé que je puisse être aux barrières administratives de notre beau pays pour les personnes sans visa, je ne pouvait attester. J'ai laissé un message au gentil monsieur. J'attend encore sa réponse...

vendredi 20 août 2010

Les aphorismes de Toto (5)

Quand un patient t'offre une bouteille de champagne ou un panier de légume dès la première consultation, en te disant que vraiment son précédent médecin ne le comprenait pas, c'est qu'il risque d'y avoir des problèmes très rapidement... ça sent l'arnaque !!

samedi 14 août 2010

Le testament de l'ange.

Un jour, j'ai rencontré un Ange. Ne riez pas, je ne déconne pas, ça fait maintenant presque 15 ans que ça m'est arrivé, et je suis maintenant persuadé que j'ai croisé dans ma vie un authentique être surnaturel. Non non non, j'ai rien fumé... J'ai longtemps lutté contre cette idée, si éloignée du rationnel de la vie ambiante. Je crois bien n'en avoir parlé à personne, mais il faut bien que je raconte cette histoire un jour... (Bon, j'ai pas viré mystique, c'est pas un vrai ange avec des ailes et tout ça, hein, juste symboliquement parlant, mais ça compte aussi, non ?)...

Donc me voilà tout jeune carabin. Depuis deux ou trois semaines, les résultats du concours sont tombés. C'est l'été, il fait chaud, les étudiants ont pour la plupart déserté la ville après avoir passé plusieurs jours à fêter leur réussite. Blancs comme des cachets de Guronsan®, nous avons enchaîné les apéros, les grillades sur la plage, les rêves les plus fous sur les mystérieuses soirées faluche ou nos futures carrières, nos craintes du bizutage et des premières séances de dissection. Insouciant, je ne sais pas encore qu'un sujet mal distribué annulera une épreuve dans le courant de l'été, remettra en jeu le sacro-saint classement et nous obligera tous à repasser en septembre une nouvelle fois les "sciences humaines et sociales". Pour la petite histoire, tout s'est bien fini, tout le monde a été (re)pris, et quelques autres en plus... Mais pour le moment, il n'y a pour moi rien de plus beau que la vie et j'ai déjà la tête pleine de projets, à commencer par un beau voyage cet été, bien mérité, et les yeux pleins d'étoiles. C'est dans cet état d'esprit que je remets les pieds à la fac quelques jours avant de partir. Ce devait être, je crois, pour aller chercher un ultime document administratif, ou alors simplement que je n'étais pas sûr de ne pas m'être trompé en lisant les résultats et que j'avais besoin de les revoir affichés au tableau, loin de l'agitation des semaines précédentes.

Et effectivement, il n'y a plus vraiment d'agitation dans ce bâtiment. C'en est même un peu impressionnant, tellement le silence y est présent. Pour la première fois, je prends conscience de rentrer dans "mon" école. La grande porte du bâtiment médiéval qui abrite la fac n'est plus qu'à moitié ouverte, horaires d'été obligent, le concierge doit faire la sieste. Dans le grand hall, au plafond haut et ouvragé, je suis entouré des bustes de bronze d'un certain nombre d'illustres médecins. La porte de la salle des actes et celle de la salle du conseil sont ouvertes, et je peux y voir tapissant les murs, jusqu'au plafond, les dizaines de portraits des médecins issus de cette même école : Rondelet, Rabelais, Chaptal, Lapeyronie.... et combien d'autres encore. Inutile de vous dire que je me sens dans mes petits souliers. D'autant plus qu'il n'y a vraiment, mais vraiment personne, et que chaque pas résonne longtemps dans cette pièce vide.

Bien bien bien, c'est pas tout ça, mais le rosé pour ce soir est en train de se réchauffer dans mon sac, je vais vérifier une dernière fois que j'ai bien été pris et que je ne me suis pas trompé de ligne. Sur le grand panneau des résultats, un bon millier de noms, associés à un chiffre. Depuis quelques semaines, les "P2" s'en sont donné à cœur joie, raturant, recherchant le premier, le dernier, y ajoutant des commentaires sur les classements, les noms de famille... pas toujours très fin, comme humour, mais il paraît qu'il faudra s'y habituer... Je cherche, avec encore une petite boule d'angoisse au ventre... ouf, c'est bon, je suis reçu !!! Je me retourne rassuré, et PAF, je me trouve nez à nez avec mon ange. Bon, pas vraiment avec des plumes, en fait d'ange, il ressemble plutôt à un petit vieux tout ridé, en costume, l'œil rieur et pétillant, s'appuyant sur sa canne pour enchaîner ses quelques pas.

- Alors, ça a marché ?
- Euuh... oui, j'ai eu mon concours...
- Bon, alors, vous devez avoir passé plusieurs mois dans le doute non ? Dites-vous bien que maintenant, quoi qu'il arrive, vous finirez par devenir médecin un jour. Soignant. Et ce n'est pas rien... vous avez cinq minutes ? Asseyons-nous, voulez-vous ?

Impressionné, je l'ai suivi sur quelques mètres, jusqu'à un banc du dernier rang de la salle des actes, ne sachant trop quoi dire, ne sachant trop quoi faire. Alors je l'ai écouté. Ce serait trop long de vous raconter le détail, d'autant plus que je ne me souviens pas de tout. Je ne sais pas vraiment si cela a duré cinq ou vingt minutes. Je me souviens de l'émotion, du regard, du son de la voix. Il ne m'a rien dit de lui. Il m'a juste parlé de la place du médecin dans la relation de soin, et de la confiance aveugle que beaucoup mettent en ce professionnel. Il m'a parlé de la responsabilité qu'a le soignant vis à vis de ses émotions, au delà de l'excellence technique qu'il doit viser. Qu'il doit apprendre à les connaître, ces émotions, et à les reconnaître, pour les utiliser ou les cacher à bon escient au cours de la consultation. Que si le silence est souvent riche en révélations, rien n'est pire que le silence du soignant face à un questionnement d'un patient. Que les émotions ressenties lors d'une consultation peuvent interférer sur la consultation suivante. Comment rassurer et recueillir des confidences de quelqu'un d'anxieux sur une pathologie bénigne, quand vous venez d'annoncer une maladie incurable à votre patient précédent !! Puis il m'a donné une petite pochette, une simple pochette perforée en plastique transparent, comme j'en avais des centaines dans mes classeurs de cours de P1. A l'intérieur, trois photocopies d'articles de revues. Quelques simples pages. Des sujets tournant autour du thème de la conversation, de la relation entre soignant et soigné, de la gestuelle de l'un et de l'autre, de l'importance de l'expression du visage, des cicatrices émotives qui y sont laissées par nos patients.

Je feuilletais ces articles, quand j'ai entendu le banc craquer, je sentais qu'il se levait. Lorsque j'ai quitté la salle des actes pour retourner dans le hall, quelques secondes plus tard, il n'y avait plus personne.

Vrai de vrai !!!

Illustration du début du texte : "l'ange rieur", cartulaire du prieuré de la Haye-aux-Bonshommes, BM d'Angers, ms 0856, f. 207v, XVè~XVIè s.

jeudi 12 août 2010

Les bons mots du Dr Golio (2)


En mettant l'otoscope dans l'oreille du patient :
- Tirez la langue et dites bien fort : Aaaaaaaaah ...

(et le patient, docile, répéta bien distinctement : Aaaaaaah ... )

mardi 10 août 2010

De la maladie, par Virginia Woolf

Entre réalité et écriture. Qu'est-ce qui va influencer la création? Qu'est-ce que la valeur de l'existence humaine par rapport à l'univers lorsque la machine bien huilée de la vie quotidienne est interrompue ?

En 1926, Virginia Woolf écrit un court texte de réflexion qui est publié dans la revue de T. S. Eliot. Elle constate que lorsque la maladie se déclare dans nos vies, une grande part de notre personnalité est prise dans un piège incontrôlable, dans une tour d'observation de l'univers humain. Au delà des souffrances physiques et de l'état d'épuisement, la clairvoyance psychologique s'impose.

Deux notions s'affrontent et se complètent. Tout d'abord que l'intellect le plus fin reste impuissant à décrire l'état de maladie. En effet, autant il lui paraît aisé de nommer les souffrances de l'âme, si riches en émotions et en sentiments, autant l'état de dépendance physique, de souffrance, le simple état fiévreux, ne retrouvent dans notre langage que des mots vides et plats. C'est tout le travail de création littéraire qu'elle remet en cause, constatant que nos souffrances physiques ne sont au final décrites qu'en utilisant à mauvais escient des idées associées aux tourments affectifs, intellectuels, psychologiques. Comment alors se nommer "écrivain" alors que l'on ne peut donner qu'une vision tronquée de l'existence humaine...

Une autre idée qui s'impose dans sa réflexion est le vide de l'existence humaine, qui gravite dans un monde immense et indifférent aux préoccupations qui nous semblent si chères. Que se passe-t-il dans le monde lorsque nous sommes alités, fiévreux, impuissants à réaliser nos gesticulations quotidiennes ? Rien. La Terre continue sa route, les marées ne sont pas modifiées, le Monde continue son existence telle une implacable meule écrasant dans sa rotation les êtres sans même les ressentir.

Loin d'un essai déprimant et sombre, j'ai été touché par la modernité et la fluidité de ce très court texte. Ou plutôt par le sentiment d'intemporalité qui en émane. Les mots et les idées s'enchaînent aisément, comme l'esprit de l'alité qui s'évade, d'une pensée à l'autre, pour finalement trouver un ensemble concret d'idées. Le médecin moderne scientifique et pointilleux dira qu'il n'est plus vraiment d'actualité de rester alité plusieurs semaines pour une "fièvre", comme elle décrit cela... Bien... les mots changent peut-être, l'état de "maladie" reste pourtant bien présent. Il n'empêche, au delà de toutes les souffrances morales qui sont les points d'accroche de beaucoup de nos petits blogs médicaux, les situations de maladies physiques restent difficiles à mettre en mots. J'ai fait une petite revue des blogs que j'ai l'habitude de lire. Et effectivement, relativement peu de mots à propos de la souffrance physique, de l'état de maladie, intimement, physiquement vécu... Beaucoup de billets sur les souffrances morales induites par l'état de la maladie, souffrances du malade, du soignant, colères, coups de gueule, déceptions. Mais du physique, peu... Combien sont pauvres les mots pour dire qu'un être interrompt son rythme de vie pour se coucher et attendre.

A rajouter, donc, dans la case "bibliothérapie" du soignant qui aime réfléchir à ce qu'il fait.

"Il y a, avouons-le, une franchise toute enfantine dans la maladie : des choses sont dites, des vérités échappent étourdiment que la prudente respectabilité de la santé dissimule."

lundi 2 août 2010

Révélation ( encore un coup de Darwin ? )

Je commence à avoir vu quelques pieds dans ma courte vie médicale. Et pourtant, je viens de m'apercevoir que chez quasiment tout le monde, les 2è et 3è orteils sont beaucoup plus solidarisés que les autres. Évolution naturelle ? Annonce d'une fusion prochaine ? Reliquat natatoire ? Solidarité des milieux ? Le mystère reste entier...

Étonnant, non ?

mercredi 28 juillet 2010

Professionnalisme

Bon, ben voilà, le retour de vacances et la reprise de contact avec le boulot sont des événements propices à la réflexion.

Donc la lumière m'est apparue, et j'ai enfin trouvé LA SOLUTION pour être un bon médecin. Enfin, en fait plusieurs solutions me sont apparues, et je vais faire une demande officielle pour qu'elles soient inclues dans les programmes d'enseignement des facultés de médecine. Chaque année, tiens. D'ailleurs peut-être même qu'il serait possible d'en tirer quelques aphorismes à placarder au-dessus des tableaux noirs.

Bref, jeune padawan, je m'adresse à toi, voili, voilà les points essentiels qui différencient le bon médecin du mauvais médecin :

1. L'hydratation
Parce qu'en ces périodes de canicule, tout le monde pense à proposer aux petites mamies de boire une demi gorgée toutes les 10 min, ou à défaut d'avaler quelques bouchées d'eau gélifiée, si possible sans vomir tellement c'est mauvais. Mais toi, qui écoutes sagement derrière ton bureau les plaintes des gens, songe que ton cerveau se racornit petit à petit tout au long de la journée. Ta bouche devient sèche, tes gestes saccadés, ta réflexion tronquée. Bref, tu fais du mauvais travail. En conclusion, ne pas boire durant tes horaires de travail et faire 3 gouttes de pipi tout marron qui sent mauvais en arrivant chez toi, c'est pas bien; ça résout le problème n°2, mais ça t'empêche de faire du bon travail.
Un médecin sec n'est pas un bon médecin !!

2. La sérénité abdominale
Parce que tu donnes mille fois par an ce conseil aux constipés ou aux récidivistes des infections urinaires : "quand faut y aller, faut pas retarder !!!" Les sacro-saintes "règles hygiéno-diététiques" des cas cliniques, c'est relativement simple à résumer : se prévoir suffisamment de temps pour faire pipi (ou caca) quand tu en as envie. As-tu déjà essayé de faire un sudoku en ayant très envie de faire pipi ? Ben la médecine, c'est plus compliqué,et en plus faut écouter attentivement. Donc, en stage à l'hôpital, pause pipi entre les chambres 108 et 109, ou entre deux arrêts cardiaques si tu es aux urgences. Et au cabinet, une plage de RV vide de temps en temps. Et si t'as pas envie d'aller aux toilettes, tu trouveras bien un coup de fil à donner au médecin conseil de la sécu.
Un médecin à vessie pleine n'est pas un bon médecin !!

3. Les yeux ouverts en grand
Parce que enchaîner les gardes de 24 h aux urgences ou faire le cow-boy au samu, c'est chouette mais un peu usant à la longue... Dormir le temps qu'il faut, voilà la solution. Et prévoir un RV vide à l'heure de la sieste pour comater un moment si tu en as besoin. La nature est injuste, y'a des gros dormeurs et des petits dormeurs, des siestards et des nerveux, peu importe, le tout c'est de se réveiller sans avoir déjà sommeil. Et si en plus, tu ne respecte pas le point n° 1, tu as très soif en rentrant chez toi, tu bois 2 litres d'eau avant de te coucher, et tu te lèves 3 fois dans la nuit pour faire pipi (point n°2) ce qui perturbe le point n°3. Donc tout se tient, pas de secret, CQFD et tutti quanti...
Un médecin qui a sommeil n'est pas un bon médecin !!

4. La corpitude
Parce que mon premier cours de sémio commençait par un vieux prof opaque qui s'est mis à écrire en silence au tableau ces signes cabalistiques : Ψ S M... Un psyché, dans un soma, dans son milieu. Donc le soma, le corps, faut s'en occuper aussi, et c'est celui des trois qu'on oublie le plus. C'est bien de réfléchir, d'apprendre plein de choses, d'être intellectuellement brillant(e), mais faut aussi ressentir que tu as des muscles, de la peau, un peu de gras éventuellement. Donc faut s'en occuper. Certains feront 3h de squash et un marathon, d'autre du spa, de la thalasso ou du hammam, d'autre encore de la sophrologie et des massages. A toi le choix des armes. Parce que devenir un chamallow fondu sur un fauteuil, c'est jamais génial pour accepter qu'un autre en face de toi puisse souffrir de son corps.
Un médecin désincarné n'est pas un bon médecin !!

Nota : à l'inverse, le patient te parlera en général au départ surtout du soma, et pas des 2 autres points. Chez lui, ce sera ces choses là qu'il faudra explorer !

5. La curiosité
Parce que les patients ont une vie en dehors du cabinet. Ils lisent Proust, regardent des conneries à la télé et naviguent sur facebook. Même les plus incultes connaissent mieux que toi les nouvelles vu que eux sont à l'heure devant le journal de 20h dont tu arrives rarement à voir la fin après ta journée de travail. Donc prendre le temps de lire, rêver, créer, peindre, sculpter, écrire, voyager, bricoler, aller à Casto ou faire ses courses au marché, en respirant chaque tomate et chaque senteur. Trouver un copain libraire pour avoir des livres à l'œil au moment de la rentrée littéraire (mon rêve !!). Se poser des questions sur la vie, c'est aussi remettre en question ton apprentissage, ta pratique ou tes relations avec tes patients.
Un médecin qui n'est que médecin n'est pas un bon médecin !!

6. La sensualité (ou mieux : la sensitivité)
Parce que respirer les tomates, au marché, ça ouvre l'appétit de vie. Donc ose ressentir la vie autour de toi (c'est beau, comme phrase, on dirait presque du Walt Disney !!). Accepter les saveurs, goûter les parfums, oser épicer les petits instants. Pourquoi ne pas rajouter quelques pâquerettes ou des capucines dans la salade (super bon !!) ? Pourquoi ne pas se remettre à la guitare ? Ou inviter ce pote qui sait si bien en jouer ? Ouvrir une bonne bouteille ? Avoir une vie sexuelle relativement satisfaisante ? Prendre son amoureux par la main ? Ou inviter une inconnue à regarder le vent souffler ? Faire des bulles de savon ? Colorier des mandalas ? Toucher des tissus, des objets, du bois.... Mettre son oreille contre l'écorce d'un arbre un jour de tempête pour l'écouter te raconter son histoire ? Regarder des chatons ? Si tu peux écouter un arbre qui craque, tu dois pouvoir aussi prêter attention à un patient qui craque...
Un médecin anesthésié n'est pas un bon médecin !!

Tout le reste : P1, ECN, stages, examens, tout le monde peut le faire :-), il suffit d'apprendre, non ? Mais tout ces points sus-cités différencieront le bon technicien en santé du bon médecin. Bref, je pense qu'il y a beaucoup d'autres points indispensables à la pratique médicale, mais ce n'est pas le rôle d'un blog de faire des articles de 15 km de long. Donc un jour j'écrirai un livre que j'irai distribuer à la sortie des amphis, ça flattera mon côté "donneur de leçons".

Pour la pétition pour inclure ces aphorismes vitaux dans l'enseignement médical, laissez un commentaire :-)

Et prenez soin de vous.


samedi 3 juillet 2010

Baromètre

Certains éléments (de la vie professionnelle) qui m'indiquent quand mon travail est de moins bonne qualité :

- quand j'intercale des rendez-vous toutes les 15 min en sachant pertinemment que je serai incapable d'être ponctuel...
- quand mon bloc sténo sur lequel je note les "choses à faire" se remplit de courriers à taper, d'appels téléphoniques à donner, de fax à envoyer, de demande d'ALD à rédiger...
- quand j'ai des post-it qui passent d'une semaine à l'autre de l'agenda, et que je colle les uns sur les autres...
- quand la pile des revues à lire, encore dans leur emballage, grandit, grandit....
- quand je pose des questions avant de laisser la parole au patient...
- quand je regarde mes mails en douce pendant que la personne en face de moi me parle de ses soucis...
- quand je ne prend pas le temps de passer l'aspirateur et que les moutons de poussière s'entassent sous la table d'examen...
- quand je n'apporte pas les chèques à la banque...
- quand je note moins de détails dans le dossier...
- quand je ne range pas les jouets du coin enfants...
- ...

Pour le côté familial, c'est perso, mais il peut y avoir une liste au moins aussi longue !!!...


Bref, il est temps de partir un peu. Bonnes vacances et bon été à tous et à toutes :-) !!!


vendredi 2 juillet 2010

Formation continue








J'aime apprendre des choses auprès de mes patients, et améliorer ma pratique :

" Ne vous trompez pas de dose, hein. Pour l'homéopathie, jusqu'à 5 CH, ça reste au niveau physique, donc ça agit vite. Mais quand on augmente la dilution , 7 CH, 9 CH.... ça agit directement au niveau du mental.... faut faire gaffe !!! "

lundi 28 juin 2010

Écrivain public


" Cher Monsieur le préfet,

Je m'appelle Lakhdar S... et je suis né à la frontière entre Algérie et Tunisie en 1938. Je ne sais pas bien écrire le français, alors je dicte cette lettre à mon médecin pour être sûr de vous écrire sans faire de fautes. Je suis venu en France en 1964, j'avais 26 ans. Pour un harki, la vie était difficile après l'indépendance, et je n'avais pas d'argent pour ma femme et mes enfants, et on m'avait dit que je trouverai du travail en France. Je suis parti seul. J'en ai trouvé sans problème, et on m'a même dit qu'il n'y avait pas assez de travailleurs et que c'est pour ça qu'il y avait beaucoup d'arabes dans le travail du bâtiment.

La ville était alors toute petite et s'arrêtait alors à la caserne L... On jouait au football avec les ouvriers de l'usine, à l'ancien stade, là où il y a maintenant le grand immeuble du T... et on voyait partir le train à vapeur qui allait à la plage.

J'ai travaillé dur. J'ai travaillé comme ouvrier et après comme chef d'équipe. J'ai construit le grand centre commercial à la place de l'ancienne gare de la plage. J'ai construit la voie rapide et aussi le stade de la M.. J'étais dans les travaux de la grande mairie, et aussi de la bibliothèque. On travaillait tôt le matin et c'était moi qui donnait le signal du début et de la fin de la journée. On achetait un journal pour toute l'équipe comme ça on apprenait le français à la pause et on connaissait les nouvelles. On n'avait pas peur du travail.

La ville je la connais bien, pas parce que je suis né ici, mais parce que je l'ai construite avec mes camarades. Je vous envoie cette lettre pas pour de l'argent, grâce à Dieu, comme j'ai beaucoup travaillé je ne suis pas dans le besoin. J'aimerai un rendez-vous avec vous pour que quelqu'un de la ville me dise merci."


samedi 26 juin 2010

Les bons mots du Dr Golio (1)


- Bonjour Mme N..., euh je vois votre nom, vous êtes l'épouse du Dr N... , de l'hôpital ?
- Et oui.
- Oh, c'est chouette ! C'était mon chef de clinique, aux urgences, on s'était super bien entendus. ( et avec mon plus large sourire...) Comment ça se passe pour lui, il va bien ?
- Je pense qu'il doit aller au mieux, il m'a quittée la semaine dernière pour s'installer avec une des infirmières du service.

(mais où est donc mon trou de souris que je puisse m'y cacher ....)

mercredi 23 juin 2010

Une journée comme une autre (avec des bouts de vraie vie dedans)


Début de journée, fait enfin beau, allez motivé, basket, footing à la fraîche. Pas de méprise, je suis absolument pas sportif, c'est le 2ème que je fais en un an (!), mais bon, comme c'est à ce moment-là que je me suis dit "aujourd'hui je note tout !", il faut bien le noter.
Petit déj, amener le grand à l'école. Rester à tenir la jambe au "responsable pédagogique" du collège pour s'entendre dire que ça va pas être facile l'an prochain, que vraiment ils font tout ce qu'ils peuvent, mais que bon, encore schtroumpf n°1 serait dyslexique ils sauraient faire, mais là, trop intelligent, il sort trop du cadre et que là on peut rien vous dire de sûr avant la rentrée.

Matinée sans rendez-vous. Salle d'attente pleine.

- h, 73 ans. Le diabète va mieux depuis le changement de traitement le mois dernier. Mais il a l'impression de saigner un peu plus longtemps quand il fait ses dextros. Est-ce que ce serait pas la leucémie de l'an dernier qui grignote ses plaquettes à nouveau ?

- h, 7 mois. examen périodique et vaccinations.
- h, 36 ans. Angine aiguë à strepto. Pourquoi avoir attendu 8 jours avec 40° de fièvre ? S'est fait larger par sa femme il y a un mois, surprise totale, seul depuis ce temps-là dans leur maison commune, sans CB, sans chéquier, uniquement avec des questions sans réponses. C'est dur.
- h, 21 ans, a attrapé la crève à la fête de la musique.
- f, 1 an 1/2. varicelle
- h, 10 ans, surveillance et adaptation du traitement de fond après une grosse décompensation asthmatique la semaine dernière.
- f, 34 ans, malvoyante, renouvellement traitement de substitution hormonale (thyroide+corstisone) suite à un craniopharyngiome. On a beaucoup parle de son mari qui débute une chimio pour une récidive d'un cancer ORL rarissime, 25 ans après le traitement initial !!
- f, 5 mois, virose + boutonnite aiguë virale.
- h, 22 ans, retour avec résultats d'examens, a une masse rétrocervicale qui lui comprime le nerf d'Arnold : ganglion ? Névrome ? IRM puis ORL
- h, 45 ans, énième récidive de consommation alcoolique après un énième sevrage. C'est pas grave, on retrousse nos manches et on s'y remet. Pour le moment, l'urgence c'est l'anxiété majeure. Le foie, on verra plus tard.
- visite, h, 80 ans, retour à domicile après une hospitalisation pour AVC. Il a bien récupéré. Il pourra bientôt retourner acheter le pain et le journal, prétexte innocent pour discuter au boulodrome avec ses copains, ce qui lui a le plus manqué à l'hôpital.
- visite, f, 78 ans, réadaptation du traitement antalgique, moins nécessaire depuis l'infiltration de la semaine dernière pour sa sciatique paralysante sur tassement vertébral. Avec moins de morphine en patch, elle dormira moins. Si ça va pas mieux, faudra faire une cimentoplastie.

Manger, un peu.
Pas de rendez-vous en début d'après-midi.
Accompagner schtroumpf n°2 à son cours de guitare. Rester écouter avec plaisir ce bonhomme qui déchiffre ACDC, Bob Marley ou les red hot chili peppers en se rappelant toutes les conneries dites, faites ou fumées sur ces mêmes morceaux, il n'y a pas si longtemps.... Prendre le temps de partager quelques BN pour le goûter.

Et ce sont les rendez-vous... :

- f, 35 ans, virose ORL sans fièvre qui traîne depuis 1 mois... toux quinteuse nocturne émétisante... pollens ? coqueluche ?
- f, 26 ans, pas enceinte, pas en allaitement, lymphangite typique sur un sein (!?) à surveiller.
- f, 2 ans, otites récidivantes sur RGO cataclysmique.
- h, 55 ans, préparation voyage au Costa-Rica. Info vaccins, palu, préparation pharmacie de voyage.
- h, 42 ans, première consultation après le tsunami d'une sérologie VIH positive.
- h, 4 mois, certificat d'entrée en crèche
- f, 22 ans, renouv pilule, frottis
- h, 44 ans, suivi substitution aux opiacés, hepatite C stable
- f, 25 ans, gros pb de compliance avec les pilules, pose de stérilet, jamais vu de malaise vagal aussi violent, j'espère qu'elle n'aura pas trop mal cette nuit.
- h, 32 ans, aide soignant, accident du travail, blocage lombaire après un excès de toilettes.
- h, 5 ans, laryngite

Je n'ai pas :
- fait ma compta
- ouvert mon courrier, ni scanné les examens complémentaires
- fait le contrôle technique de la voiture (bientôt 1 an de retard, ça craint !!!!)
- rédigé les 3 demandes d'ALD qui traînent sur le bureau
- appelé LE spécialiste qui sait tout du dossier du patient qui ne sait rien sur son dossier, à part "appelez donc le Pr Bidule, il vous dira tout".
- passé l'aspirateur
- commandé les consommables pour la remplaçante de juillet

Bon, la période est super calme, 2 collègues du secteur prennent leur retraite en septembre, sans successeur... va falloir que je commence à penser à prendre quelqu'un pour bosser avec moi si je veux tenir la route à la rentrée !!!

Autant de rencontres, autant de paroles, de gestes, et pourtant un grand sentiment de vide. C'est bizarre, je me sens un peu las...

mardi 22 juin 2010

Ding Dong


Quelqu'un peut-il me dire à quoi sert de me voler le carillon de la salle d'attente, sans voler en même temps le bouton de la sonnette ???

Restè-je zen...

samedi 19 juin 2010

Assujettis sociaux, de Binet


Quand Robert Bidochon attrape une angine de poitrine et doit être opéré, c'est tout le fonctionnement hospitalier qui est passé à la moulinette de l"humour. Une saine lecture, indispensable formation humaniste à la psychologie hospitalière !

lundi 14 juin 2010

Comment faire une visite à un malade

Extrait d'un manuscrit médical du XIIIè siècle, dont j'ai gardé le texte, mais dont j'ai perdu les références...


"Tu ne visites pas tous les malades de la même façon, mais, si tu veux écouter entièrement, apprends (ceci). Dès que tu es entré chez le malade, demande-lui ce qui peut lui faire mal. S’il te dit ce qui le fait souffrir, demande-lui si la douleur est forte ou non, continue ou non. Ensuite tu lui prends le pouls, pour voir par là s’il a de la fièvre ou non. Si en effet quelque chose le fait souffrir, tu lui prendras le pouls pour tâter ce qui est dit fluide et rapide.


Tu lui demanderas si la douleur lui vient avec le froid et s’il a des insomnies. Demande si les insomnies viennent de sa maladie ou quand il fait quelque chose, s’il va du corps et s’il urine comme il faut ; tu examines les deux côtés et tu vois ce qui peut lui être dangereux si toutefois la maladie est aiguë. Si en effet elle est passagère, tu ne diagnostiques rien. Demande le début de la maladie, ce que disent les premiers médecins qui l’ont examiné, s’ils ont tous parlé entre eux d’une seule voix. Recherche de quel élément elle peut dépendre, que ce soit le froid ou quelque autre élément semblable, ou s’il a le ventre souple, le sommeil remarquable, si sa maladie est fréquente ou non, si par hasard les maladies lui sont de naissance. Puisque, quand tu as toutes ces informations, tu en diagnostiques facilement les causes et il ne te paraît pas difficile de soigner."


Comme quoi, ça n'est pas depuis hier que l'on sait que l'écoute est au centre du soin. Cqfd.


Illustration : "Médecin au chevet d'un malade", Initiale historiée, Opuscula, Galien, XIIIème s., manuscrit 0234, Bibliothèque municipale de Vendôme.


jeudi 10 juin 2010

Les aphorismes de Toto (4)

Un médecin qui s'auto-prescrit un traitement médicamenteux, en pensant contrôler les choses parce qu'il est médecin, c'est comme un pompier qui rallume son barbecue avec de l'alcool à brûler, en pensant contrôler mieux les choses, car il est pompier. Tout fonctionne bien, jusqu'à ce que l'on se brûle...

mardi 8 juin 2010

Inexistant ?

Il a 90 ans, français d'Algérie, rapatrié en 1962 comme beaucoup d'autres. Depuis, il s'est posément installé dans ce petit quartier tranquille, avec ses enfants, son épouse. Bien sûr l'arrivée a été un peu chaotique, petit fonctionnaire de banque, expulsé de sa terre natale, il a été accueilli en métropole au cri de "dehors l'exploitant, mort aux colons...". C'est un tantinet blessant.

Il a fallu expliquer aux enfants certains petits détails de la vie "en France". Pourquoi il y avait une pétition à l'école pour ne pas accueillir les enfants des "pieds-noirs", pourquoi les autres parents du quartier rappelaient les enfants qui voulaient leur parler, pourquoi il n'y avait pas de toilettes dans la maison "comme là-bas" mais au fond du jardin, pourquoi la maîtresse les traitait de menteurs et les punissait quand ils disaient que les pois chiches, oui, pour de vrai, ça existe ! Pourquoi personne ne savait ce que c'était que les migas, le couscous, la frita ou la mouna.

Voilà.

Petit à petit, la vie a suivi son cours. Les enfants ont grandi, ont fait leur vie. Il a pu faire construire sa maison, toujours dans le quartier. Une nouvelle école s'est ouverte. D'autres couleurs sont apparues dans la rue, servant tour à tour de boucs émissaires : les espagnols, les portugais, les italiens, les maghrébins.... Il a avec ses amis d'outre-méditerranée recréé des amitiés, rencontré des gens du pays, comparé les mérites respectifs du pastis et de l'anisette, de la fougasse et de la kémia. Ensemble, ils ont bâti le rachis de cet endroit de la ville, construit une église au milieu des vignes. Maintenant, il y a des maisons et des immeubles partout. Le temps passe. Avec un peu de nostalgie, mais jamais de mélancolie.

Et puis il est tombé, le mois dernier. Sa fragile carcasse n'a pas supporté un pli dans le tapis et son col du fémur s'est rompu. Opéré, prothésé, envoyé en rééducation. Mais le retour à domicile paraît difficile. Il est veuf, les enfants travaillent loin, il ne peut presque plus marcher.

C'est là que le vrai problème se pose. Parce qu'il est né en Algérie, il a normalement un n° de sécu qui commence par 1 99 .. (né à l'étranger). Mais comme il s'agit d'un ancien département français, géré par les caisses de Rouen ou Nantes, on lui a attribué il y a quelques années un nouveau n° de sécu, ce qui ne l'a pas dérangé vu qu'il n'a jamais été malade. Mais du coup, comme il ne s'en est jamais servi, il a été radié des listes de la sécu. Pour les deux numéros. Pour demander à recréer son dossier, il faut la carte d'identité. Qu'il a fait pour la dernière fois en 1969. Et qu'il a perdu depuis lors, ce qui ne l'a pas dérangé vu qu'il n'en a jamais eu besoin. Pour faire la carte d'identité il faut prouver qu'il est français. Retrouver l'arbre généalogique administratif (facile, pour une famille d'immigrés espagnols en Algérie au début du XXè siècle) et les inscriptions à l'état civil (brûlé en 1962). A défaut, on peut prouver cela en montrant que l'on est inscrit à la sécu.

C'est beau. En attendant il attend dans son lit de centre de rééducation la facture de l'orthopédiste pour sa prothèse.

Photo : le sanctuaire de ND de Santa Cruz , qui surplombe la ville d'Oran, endroit mythique de la diaspora des rapatriés oranais. Le sanctuaire est toujours présent en Algérie. La statue de la vierge a été "rapatriée", comme ses enfants, à Courbessac, près de Nîmes.

lundi 7 juin 2010

Théâtral

En Italie, on ne dit pas "je suis médecin" mais "je fais le médecin" (faccio il medico). Comme si l'expression verbale reconnaissait clairement qu'il s'agit d'un rôle (social, humain, professionnel... peu importe, en fait). C'est la fusion entre l'être et le faire qui aboutit, je pense, à la déshumanisation possible de mon métier. N'est-elle pas là, la véritable maladie de Sachs ? En étant conscient que je joue à être médecin, je peux continuer à exister en tant qu'être humain.

(et si un jour je n'aime plus ce que je fais, je peux changer de rôle sans m'amputer d'une partie de mon être)

La manière de parler ne reflète-t-elle pas la manière d'exercer ce métier ?

samedi 5 juin 2010

Lieux d'accueil (3) : l'hôpital-palais



Un fait extrêmement important de l’histoire de l’architecture hospitalière est l’établissement des hôpitaux généraux dans toutes les villes de France par Louis XIV en 1662. Cette décision a deux objectifs. Il s’agit d’une part de centraliser, d’organiser et de contrôler en un seul lieu la multitude d’organisations charitables, peu efficaces à cause de leurs faibles revenus individuels. Mais le but est aussi de créer un lieu de contrôle des « déviants sociaux» (vagabonds, mendiants, orphelins, vieillards…). Il ne faut bien sûr pas oublier, en ces périodes de lutte contre la Réforme, les déviants religieux. Ainsi, une éducation catholique est alors assurée aux pensionnaires.

Afin d’assurer le fonctionnement financier de l’ensemble, d’importantes manufactures y sont installées, donnant du travail aux pensionnaires et enseignant un métier aux orphelins : fabriques de bas, de bonnets, de toiles de coton, d’aiguilles ou de chapeaux.

Les bâtiments sont conçus sur un modèle imposant. Il faut à la fois assurer un enfermement fiable des pensionnaires, mais aussi faire resplendir la gloire et le générosité royales. On se préoccupe pour la première fois de notions architecturales ou fonctionnelles d'ensemble, comme l'alimentation en eau potable de la structure, ou la division en quartiers. Le plan est souvent basé sur un même modèle : une chapelle monumentale est au centre de l'édifice, symbolisant à la fois l'accueil de l'hospice et l'entrée de la maison de Dieu (catholique, cela s'entend). Les ailes des hommes, des femmes, des "incurables" ou des "jeunes" s'étendent de part et d'autre de la chapelle. Les bâtiments des manufactures, les réfectoires sont un peu au-delà. Les logements de la communauté religieuse de sœurs, de l'aumônier et des infirmiers sont proches de la chapelle.












Il s'agit plus d'exercer dans ce lieu une activité de logement et de "normalisationn sociale" que de soins. Cependant, la population admise étant fragilisée, des médecins, des chirurgiens ou des apothicaires interviennent régulièrement, leurs soins ainsi que la fabrication des médicaments sont payées par la ville directement ou sous forme de déduction de taxes. Cependant les étudiants en médecine n'y sont admis dans la plupart des villes qu'à la toute fin du XIXè siècle.

Ces structures ainsi construites ont beaucoup de mal à sortir de leur vocation d'hospices, et ce n'est qu'autour de 1900 qu'une refonte de l'organisation hospitalière remet le soin à l'individu au centre de l'activité, avec la création de services plus spécialisés : enfants, vieillards, maladies vénériennes... Les hôpitaux généraux sont alors inclus dans le système hospitalier qui s'est développé en parallèle. Il faut donc rester conscient que l'hôpital que nous connaissons aujourd'hui est bien héritier à part entière de ces lieux d'accueil des déshérités, qui n'ont pas forcément besoin de soins médicaux, mais surtout de rééducation sociale.


- Lettres patentes du Roy, éditées et reproduites dans toutes les villes de France à partir de 1662
- La Salpêtrière, Hôpital Général de Paris, initialement réservé aux femmes, avec le dôme monumental de la chapelle centrale.
- l'Hôpital Général de Lille

mardi 1 juin 2010

Brûler dehors

J'ai écrit ce texte après avoir appris le suicide récent d'un jeune médecin, qui a emporté avec lui sa femme
et ses enfants. Un acte terrible. "Mais comment a-t-il pu en arriver là !!?? ". Incompréhension.
Et voici quelques pistes de réflexion :



Cela débute de manière insidieuse. Toujours. Juste une très légère gêne, comme un petit gravillon dans la chaussure. Pas assez gros pour faire mal, pour imposer l'arrêt immédiat et le délaçage fastidieux de cette grosse godasse de marche en montagne. Mais cependant on le sent, il se balade. Parfois il est tapi entre deux orteils, la gêne disparaît, puis il réapparaît au talon. C'est rien. Je n'ai pas tant de route à faire, encore. Je vais vite faire abstraction et l'oublier. Pas envie de m'arrêter, le sommet est accessible, la montagne est si belle...

Bien sûr, ça me rappelle ces moments difficiles, il y a quelques années. J'étais interne en cancéro. J'avais choisi ce stage en toute connaissance de cause, je voulais toucher, voir, apprendre à aider les patients douloureux, savoir "maîtriser" la morphine, apporter mes petites graines d'humanité dans ce terreau de souffrance. Cancer, douleur, fin de vie, accompagnement. Bien sûr j'avais été bien reçu, et en cadeau, j'avais aussi eu l'isolement professionnel, les chimios à prescrire viteenurgencemaintenantcarlapharmaciehospitalièrefermeà17h (à 6 patients tous arrivés à 16 h car ils n'en pouvaient plus de voir cet hôpital tous les 15 jours, de dégueuler tripes et boyaux à la seule idée de reprendre l'ambulance pour y venir). J'ai reçu dans mon petit paquet aussi des gestes hypertechniques, chronophages, difficiles, délégués à ses internes par le chef de service. Les négociations permanentes pour avoir un avis spécialisé. Les coups de gueule de l'anesthésiste ou du senior de garde qui ne veut pas se déplacer. J'ai connu le déni de la maladie, la brutalité des diagnostics et l'angoisse inimaginable de cette période, la pire, celle entre la suspicion du cancer et le résultat positif de l'anapath. C'était dur. Mais bon, j'avais pu prendre 15 jours de vacances, mis un beau pansement occlusif sur mes blessures. J'ai fini le stage tant bien que mal. Cahin-caha, mis mon moral dans ma poche en attendant le stage suivant. Et puis, ma foi, j'ai enchaîné avec mon petit caillou entre mes orteils.

Ce gravillon, qui flotte, il est là, présent. Il n'attend qu'une chose, c'est que les grains de sable du quotidien viennent s'accumuler autour de lui.

Et puis il y a un moment où ça ne va plus. Stages. Thèse. Remplacements. En libéral. Aux urgences. Au Samu. Par ici, par là. Toujours changer de manière de travailler, de cabinet, de patientèle. Pas de débriefing de la part des médecins remplacés, déjà pour beaucoup au bord de la rupture. Un chèque. Un coup de téléphone : "tu es libre dans 6 mois ? dans 2 jours ?". Et puis à côté ses propres enfants qui grandissent (je parlerai un autre jour de la joie de devenir parent en étant étudiant de D2), qui attendent tard le soir que papa rentre de son travail pour une miette d'histoire. Son couple qui implose.

Alors la médecine devient une hydre. Tentaculaire, elle pompe chaque gramme d'élan vital. Plus on lui donne, plus elle en veut. L'ambiguïté devient la règle : trop de patients, ils m'emmerdent, pas assez, je tourne en rond et je prend quelques gardes en plus. Je ne prend plus le temps de m'asseoir que j'ai déjà rédigé l'ordonnance de celui qui vient. Avant de l'avoir écouté, avant de l'avoir examiné. Et paf, voilà, toi t'as une tête d'allergique, un pshit dans le nez et on n'en parle plus, et je m'en fout de ton chat cromignon que tu veux garder mais qui déclenche tes crises d'asthme. Toi t'as mal à la cheville (fallait pas jouer à Tarzan !), une attelle et c'est plié. Moins j'écoute, et plus je prescris. Des examens, des radios, des bilans. Des traitements, anxiolytiques, antidépresseurs. C'est plus simple que de passer 1 h à faire "oui, oui" pendant que toi, malade, déprimé, triste, tu me racontes ta vie. Et puis de toute manière, vous avez tous la même chose, une patraquerie générale, une malfoutose chronique qui ressort par le nez, par la bouche, par le cul. Espèces de malades !! Je ne vois plus aucun individu, mais une masse de demandeurs, de quémandeurs de soins, de médocs, d'examens, d'affection...

Tiens, un xanax dans le tiroir du bureau, ça peut pas me faire de mal de temps en temps. Et puis je dors si mal. Un petit stilnox le soir, c'est tout bon pour une nuit sans rêve, sans cauchemar. La dépendance possible à ces médocs ? Je m'en fous, je contrôle, je sais ce que c'est... je suis toubib, quand même. Et puis au moins ça m'empêchera d'entendre ma femme qui veut me réveiller à 3h du mat pour me raconter ses histoires. Sortir avec des potes, je ne sais plus ce que c'est. Et puis mes potes, avec 10 ans de fac et de nuits de gardes derrière moi, j'en connais plus aucun en dehors de la médecine. Il sont tous pris par leur boulot. Et que je te fais un stage interCHU par-ci. Et que j'aurai un clinicat par-là. Non désolé, j'ai une garde, je remplace encore ce soir, j'anime une conf' d'internat, avec mon stage en périph', je peux pas rentrer pour une soirée, j'ai une proposition d'association à l'autre bout de la région, je suis claqué, j'ai des courriers à dicter...

Le soir après le dernier patient, je zone au cabinet, internet est mon ami. Pas envie de rentrer chez moi. Font chier, ces gosses à pleurer tout le temps. Et puis pour la voir faire la gueule, hein.... pour ce qu'on fait tous les deux... de toute manière j'arrive même plus à bander, alors à quoi bon coucher ensemble... J'ai pris du prozac, puis du deroxat, du seroplex... un jour oui, un jour non, ça dépend de ce que je trouve dans les tiroirs d'échantillons de labos. Je comprend pas qu'ils puissent avaler ça, les déprimés, j'ai l'impression que ça ne me fait ni chaud ni froid. Hin hin hin, encore un coup de placebo !

Un jour, j'ai trouvé d'autre boîtes au fond de mes tiroirs. Du skénan, de la ténormine, du valium. Une ou deux boîtes de chaque ça devrait suffire.

Un jour j'ai eu la flemme de m'asseoir pour enlever un petit caillou qui se baladait dans ma chaussure.

Et j'en suis mort.


PS : naaan, je suis pas mort, même si le début raconte des situations vécues, la fin n'est qu'une fiction, toute ressemblance avec des situations vécues voudrait dire que vous êtes en médecine ou dans une autre profession de soin. Jetez vos godasses un petit moment, asseyez-vous le long du chemin, allongez-vous et regardez le ciel en écoutant pousser l'herbe. Inspiration, expiration... c'est la vie.

vendredi 28 mai 2010

Rides (Arrugas), de Paco Roca


Allez, dans la série des dédicaces, une très belle BD retrouvée dans le désordre de ma bibliothèque, en cadeau- réponse à un instantané savoureux de Borée...

Ernest oublie beaucoup de choses, il ne sait plus trop distinguer le présent du passé. C'est sûr que pour cet ancien banquier, essayer d'accorder un prêt à son fils qui veut lui faire manger sa soupe, la vie à son domicile devient problématique. On lui dégotte une jolie chambre, pas trop chère, dans une maison de retraite moderne, propre, bien organisée avec ses cours de gym, l'atelier cuisine ou la pause couture. Avec une émotion croissante, au fur et à mesure que la démence gagne son esprit, on le suit dans ses découvertes, dans ses déambulations, entouré d'une brochette d'anciens tout aussi paumés et attachants.

Paco Roca, jeune dessinateur espagnol, a beaucoup observé les mécanismes et les fonctionnements des maisons de retraites où il allait rendre visite à ses grands parents. Il déroule ce récit avec une très grande classe. C'est une sorte de miroir poétique et plein de rêve du film Cortex, de Nicolas Boukhrief, qui, bien que fascinant, est avant tout un film noir, un très bon thriller. Au contraire, Paco Roca arrive à donner dans chaque évènement, pourtant lourd et parfois douloureux, une vision légère, avec un humour toujours très respectueux des sujets du récit.

Deux évènements ont modifié pour longtemps ma vision de la maladie d'alzheimer : la participation (en tant que malade) à un jeu de rôle (aaahh les jeux de rôles des FMC...) où l'on m'imposait un soin et une admission en maison de retraite, et la lecture de ce livre. (en VO si vous êtes puristes, c'est savoureux)